Qu'est-ce qui a
déterminé, quelles circonstances m'ont permises d'être dans cette recherche ?
Qu'est-ce qui me fait tenir ? Comment cela nourrit ma vie, mon travail ?...
Si, à l'heure actuelle,
l'improvisation sur scène, la composition en direct devant le spectateur
m'intéresse autant, c'est qu'elle est la forme d'expression qui m'a touché le
plus, qui est, pour moi, la plus vibrante, la plus exigeante et dans laquelle
je me plais à créer et à me développer.
Tout cela est bien loin du
rêve qui autrefois me poussait à faire mes premiers pas dansés sur scène. A
l'époque c'était le rêve de devenir un petit rat de l'Opéra de Paris, une
étoile. Un rêve un peu banal, somme toute. Jusqu'à 18 ans, il a eu cependant
une place forte dans mon quotidien. Il m'a autorisé à croire que, par-delà le
gris des toits d'ardoises de mon adolescence, il y avait peut-être, pour moi,
un monde de couleur, chatoyant, étincelant, explosant de vie.
Un accident de ski, puis des études universitaires en éducation physique et
sportive, m'ont fait entrer sans tambour ni trompette dans l'univers de la
danse contemporaine. Je suis tombée dedans ; et je ne m'y attendais pas du tout
! C'était loin de ce que j'imaginais avoir à vivre à cette époque-là. A
posteriori, je peux dire que ces années ont abouti à une rupture, un virage à
90°, imprévisible. Cela a été le début de ce que j'appelle " mes années de
survie ". J'ai franchi sans trop réfléchir les rares portes qui
s'ouvraient devant ma ténacité à vouloir danser.
J'ai traversé les
techniques Graham, Cunningham, Lemon, le yoga, le taï-chi… J'ai fait mes
premiers pas professionnels sur scène dans diverses compagnies de la région
lyonnaise. J'ai fait aussi un peu de théâtre, de chant avant de partir étudier la technique Horton
à Los Angeles auprès de Bella Lewitsky grâce à une bourse du ministère de la Culture. A San
Francisco, j'ai également rencontré, à la même époque, Anna Halprin : ce qui a
définitivement orienté ma trajectoire vers la création. Enfin
j'ai plongé dans les nouvelles techniques de mouvement : F.M. Alexander,
Feldenkrais, B.M.C., etc., en particulier avec les danseurs de la compagnie de
Trisha Brown.
J'étais une inassouvie de
l'apprentissage, avec un sentiment de devoir rattraper le temps perdu. J'avais
plus de 20 ans lorsque je me suis trouvée sur cette route de la danse
contemporaine. J'avais à mes yeux un corps rebelle, difficile à plier aux
exigences de la technique ; mais j'avais une incroyable motivation et une force
en moi, sans aucun doute.
C'est aux Etats-Unis finalement que j'ai découvert la notion de " mover
", qui m'a ouvert un nouveau champ d'existence à l'intérieur même de la
danse.
A partir de là, tout
doucement, tranquillement, sans faire de bruit, l'improvisation, comme art de
scène, a fait petit à petit sa place sur ma route. Au travers d'un stage avec
Mark Tompkins à Paris, au Théâtre Contemporain de la Danse (depuis devenu le
Centre National de la Danse), et de la rencontre avec Julyen Hamilton, j'ai
découvert que l'improvisation était un art, une écriture chorégraphique en soi,
qu'elle avait déjà une histoire scénique et que j'héritais d'un travail
commencé depuis quelques décennies par de nombreux artistes, principalement
américains.
Je ne me suis jamais sentie aussi bien que dans ce bain de danse, de mouvement,
apprenant à ouvrir ma conscience et à développer mes outils de composition pour
ne pas leur enlever cette fraîcheur de l'instant présent.
Je crois que retrouver progressivement le bonheur de bouger comme cela venait,
avec beaucoup d'écoute, de respect de ce que j'étais ; m'ouvrir à cette
conscience du moment ; me sentir pleinement équilibrée dans cette expression ;
m'y sentir bien, là, maintenant : tout cela a fait et fait que je suis restée
engagée dans cette recherche, chemin de création et art.
Bien sûr, il a fallu apprivoiser des peurs, avaler des heures de brouillards,
de doutes pour atteindre des instants où tout se tenait sans questions. Au fur
et à mesure des expériences, des spectacles, le sentiment qui restait était
celui de l'aisance profonde et du pur régal partagé.
Enfin, sans ma rencontre et le chemin parcouru auprès de Simone Forti, j'aurais
certainement abandonné la partie à un certain point. Elle a su m'encourager et
être là dans les moments les plus durs et sombres de cette route. L'exemple de
son parcours me soutient encore.
Il est difficile de
résumer en quelques lignes une relation d'intimité avec la danse d'une bonne
trentaine d'années, et de remercier ceux, nombreux, sans lesquels je n'en
serais pas là.
Pour ceux-là, j'ose confier que j'ai reculé, depuis toujours, lorsque je devais
enseigner cet art de danser. Je désirais avant tout brûler mes ailes au feu des
planches ! A présent, je conçois l'un et l'autre comme un partage, une voie
pour redonner et remercier d'avoir tant reçu durant ces dizaines d'années de
recherches, d'apprentissages et de créations.
Chaque spectacle, chaque
cours que je donne n'est qu'un pâle reflet de ces merveilleuses rencontres et
influences de femmes et d'hommes, - artistes ou non - aux âmes généreuses, sans
lesquels je serai à mille lieux d'où je suis.
Aujourd'hui, je sens un corps et un espace d'équilibre, desquels je
n'enlèverais pas le plus petit grain de poussière de ce que j'ai vécu.
Je suis heureuse de pouvoir offrir maintenant, à ma manière, par la danse et
l'improvisation - que ce soit sur scène ou dans un cours -, ce que j'ai reçu
depuis le début de mon parcours.
L'improvisation m'offre le
plus beau moyen d'être " un passeur " d'un souffle d'art et de vie.
Paris, le 25 août 2005
Claire